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Tahir de la Nive

COMMUNIQUE N°10 10 AVRIL 2019 Les 70 ans de l’OTAN

COMMUNIQUE  N°10  10 AVRIL 2019   Les 70 ans de l’OTAN

 

Les 70 ans de l’OTAN

No, you can’t !

Souvenons-nous des circonstances de la naissance du septuagénaire. Quatre ans venaient de s’écouler depuis 1945, l’Europe en ruines étant partagée entre ses vainqueurs de l’est et de l’ouest en une déchirure symbolisée par le Rideau de Fer et bientôt par le mur de Berlin. L’OTAN devait donc désormais étendre son bouclier protecteur sur le prétendu ‘monde libre’, tout au moins sur l’Europe de l’Ouest. N’importe-t-il pas de s’interroger sur les circonstances ayant amené cette situation, provoqué la fondation de l’OTAN ? L’Europe, le monde sortaient de deux guerres justement dites ‘mondiales’, espacées d’à peine vingt ans. Reprenons les causes et le développement de chacune. En 1914, la France avait une juste soif de revanche de sa défaite de 1871, de reprise de ses provinces perdues de Lorraine et d’Alsace.  L’Allemagne était bien informée du revanchisme français. Entre-temps, elle avait constitué une puissante marine de guerre, servant des ambitions coloniales certes bien moins audacieuses que celles des autres grandes puissances européennes, toutefois inquiétantes pour elles. La visite du Kaiser à Tanger fut ressentie à Paris comme un soufflet alors qu’elle s’inscrivait simplement dans la politique islamophile de l’Allemagne, suivie depuis Frédéric de Hohenstaufen et qui en 1914 impliquait l’alliance ottomane.

Ici s’impose un retour sur le jeu d’alliances géopolitiques du changement de siècle. Souvenons-nous que ce passage du 19 au 20ème siècle s’accompagna par la défaite de deux grandes puissances européennes par deux non-européennes : de l’Espagne par les Etats-Unis en 1898, de la Russie par le Japon en 1905.  Cette dernière notamment vit l’application de la géopolitique clausewitzienne et bismarckienne d’alliance avec la Russie. Ainsi l’Allemagne soutint-elle la Russie, l’Angleterre le Japon, au nom de sa géopolitique thalassocratique, bientôt reprise par les Etats-Unis ainsi que nous le verrons. La France et l’Allemagne se livrèrent donc à une concurrence acharnée dans l’obtention de l’alliance russe et ottomane. La France remporta la première, l’Allemagne la seconde, son soutien à la Russie en 1905 n’empêchant pas l’empire tsariste de se retrouver en 1914 dans le camp des alliés occidentaux. L’empire ottoman, en conséquence du reniement par la France de Crémieux de la politique islamophile de ses rois de François 1er à Louis XVI, de ses deux empereurs, se retrouva par contre allié de l’Allemagne, de la Bulgarie, de l’empire austro-hongrois ; son retrait des Balkans engendrant là un vacuum que le panslavisme s’empressa d’occuper, la Serbie notamment constituant un barril de poudre posé sur le paillasson de Schönbrunn. En 1914, les conditions étaient donc remplies pour l’éclatement d’un conflit mettant fin à la ‘belle époque’ de l’Europe. La stratégie allemande reposait sur le Plan Schlieffen, défini dès 1905, et qui prévoyait notamment l’invasion de la Belgique et de la Hollande ; si bien que son exécution mettait, vis-à-vis de l’Angleterre, l’Allemagne de 1914 dans la même situation que la France de 1794. Le Plan Schlieffen fut retouché par Moltke junior, signant de ce fait la défaite allemande de 1918. La guerre prit dès lors la nature d’une guerre de position avec les boucheries que l’on sait. 1917 reste toutefois l’année fatidique, pour les pays en guerre et pour l’ensemble de l’humanité. Elle est marquée en effet par l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, par la révolution bolchevique, par la Déclaration Balfour. Le premier phénomène est, par sa tardivité, l’illustration de la stratégie étatsunienne, copiée sur la britannique. Au cours des siècles en effet, les stratèges londoniens avaient compris que l’intérêt de leur pays consistait à entretenir ou engendrer les conflits entre les puissances continentales, se gardant d’intervenir sinon tardivement, une fois qu’elles se seraient entredéchirées, décidant du camp du vainqueur, en étant le leader à moindre prix. Elle consistait surtout en une action sur deux axes : un parallèle à la côte britannique, autrement dit s’étendant sur la côte sud de la Manche qu’il s’agissait de transformer en un marécage stratégique, excluant qu’en prît possession toute grande puissance continentale, que ce fut la France de 1794 ou l’Allemagne de 1914 ; un second perpandiculaire, d’action indirecte et remontant du sud vers le nord, de l’espace méditerranéen vers la Manche et la Mer du Nord. Les stratèges étatsuniens, ayant parfaitement intégré cet enseignement, allaient désormais l’appliquer à l’Europe dans son ensemble, Royaume-Uni compris. De même que contre Napoléon celui-ci s’était limité, pendant seize ans, à financer russes, autrichiens et prussiens pour n’intervenir sur le terrain qu’en 1808 à la faveur de la guerre d’Espagne, donc selon l’axe sud-nord, et cueillir à Waterloo les lauriers de la gloire ; les Etatsuniens n’intervinrent qu’en 1917, les belligérants étant exsangues. Ils intervinrent simultanément en deux types de guerre différents : une guerre conventionnelle avec l’envoi d’un million d’hommes au côté des alliés, une guerre secrète menée communément avec l’état-major allemand et avec le mouvement sioniste, notamment avec la communauté ashkénaze russe. Que signifie cette triple alliance USA – Allemagne – Sionisme ? Tous trois avaient un intérêt commun dans la destruction de l’empire tsariste. Pour l’Allemagne, il s’agissait de ne plus lutter que sur un seul front. C’était là, avons-nous vu, la stratégie clausewitzienne puis bismarckienne : elle avait échoué avec le Tsar, peut-être réussirait-elle avec le pouvoir bolchevik. Elle dura jusqu’à 1941 et permit à l’Allemagne le Blitzkrieg de 1940. Pour le mouvement sioniste, le Tsar représentait un homme à abattre, la Russie un territoire à conquérir. Il n’est pas fortuit que la prise du pouvoir sioniste à Moscou s’accompagnât de la Déclaration Balfour. Pour les Etats-Unis, enfin et surtout, l’établissement du Bolchevisme à Moscou signifiait la reprise de la stratégie britannique : pour Washington, la côte opposée était celle sur laquelle siégeaient les trois grandes puissances de tradition navale et coloniale : l’Espagne, déjà vaincue en 1898, la France et l’Angleterre. Quant à l’axe d’action indirecte, sud-nord pour Londres, il allait d’est en ouest pour Washington dont l’ennemi direct et permanent demeurait les trois puissances atlantiques nommées. L’axe Moscou-Berlin avait été conçu tant par Clausewitz que par Bismarck comme un bélier lancé contre elles, contre la France en particulier. Washington le reprit à son propre compte. Tout comme Wellington en 1815, Wilson fut l’homme fort de 1919 et au traité de Versailles fut tracée une nouvelle carte de l’Europe dont ne pouvait surgir qu’une nouvelle guerre, à peine vingt ans plus tard.  

Les relations germano-polonaises au temps de Pilsudski étaient excellentes et il est probable que la seconde guerre mondiale eût été évitée si le vieux maréchal avait vécu plus longtemps. Quoi qu’il en soit, les gouvernements français et britannique poussèrent la Pologne à refuser toute entente avec l’Allemagne pour l’abandonner à son sort au moment critique. Ils avaient toutefois déclaré la guerre au Reich qui lança son offensive à l’ouest le 10 mai 1940, ses différents appels à la paix ayant été rejetés avec hauteur tant à Paris qu’à Londres dont les dirigeants avaient une foi aussi vive en l’intervention américaine que ceux de Varsovie l’avaient eue en la leur. Churchill et Reynaud rivalisaient en platitude face à Roosevelt, le premier jusqu’après Pearl Harbor. L’attaque japonaise permit à Washington d’entrer dans la guerre qui durait depuis déjà deux ans. On peut supposer que Roosevelt aurait vraisemblablement fait durer cette situation si, précisément, ne s’était produit un événement essentiel : l’attaque de l’URSS par l’Allemagne dont les armées étaient alors aux portes de Moscou. La chute de l’URSS ne pouvait être envisagée par Roosevelt : c’était là la remise en question de toute la stratégie indirecte américaine, réduit à zéro le résultat du coup d’état ashkénaze de 1917. Il était donc urgent de sauver Staline. La question se reposa en juillet 1944, lors du coup d’état de Stauffenberg. La réussite des conjurés eût signifié la venue au pouvoir à Berlin d’une dictature militaire pro-occidentale, l’offre aux USA de mettre la Wehrmacht à leur service dans le cadre d’une alliance anticommuniste, l’arrêt des armées de Staline. C’était à nouveau l’effondrement du plan stratégique étatsunien. C’était l’avortement de l’OTAN.

Ainsi donc naquit l’OTAN, pacte stratégique supposé protéger le ‘monde libre’, notamment l’Europe de l’ouest, du péril soviétique, du Evil empire selon Donald Reagan. A l’origine, ce pacte comprenait une dizaine de pays : Italie, Allemagne fédérale, Norvège, Canada, Danemark, Islande, Belgique, Hollande, Portugal, Luxembourg, Royaume-Uni, regroupée autour des Etats-unis, destinés à se prêter mutuellement assistance en cas d’agression. En 1952, deux pays antagonistes, la Grèce et la Turquie, adhérèrent à l’OTAN suivis en 1955, avec la création de la Bundeswehr, par l’Allemagne fédérale.

La duplicité de la politique étatsunienne fut à nouveau illustrée danc le cas de l’Espagne. A l’été 1944 l’opinion internationale prévoyait la fin du Franquisme et, en France, des milliers d’Espagnols antifranquistes étaient armés et regroupés. Infiltrés à travers les Pyrénées, ils constituèrent les maquis, destinés à déstabiliser l’Espagne, plus précisément à opérer un chantage sur son gouvernement. Ils furent d’autant plus rapidement éliminés que vendus par ceux-là même qui les avaient manipulés : l’OSS future CIA ; dès lors que Franco eût accepté l’intégration de l’Espagne dans le système stratégique étatsunien, avec l’implantation de bases militaires américaines sur son sol. L’Espagne devint pleinement membre de l’OTAN en mai 1982.  Si en 1944 l’infiltration par l’OSS de groupes terroristes sur son territoire fut le motif du chantage ayant pour objet l’implantation de bases militaires américaines en Espagne, cette menace, en l’occurrence de réseaux liés à l’AQMI, fut le prétexte à l’augmentation des effectifs stationnés sur ces bases.

Certes, tout au long de ces quarante-cinq années de ‘guerre froide’, le principe du MAD (Mutual Assured Destruction) garantit la stabilité de cette basse température. La crise de Cuba d’octobre 1962 marqua le sommet de la ‘guerre froide’, l’URSS acceptant de retirer ses missiles. Il est toutefois généralement ignoré qu’en mars 1962 une délégation formée de généraux et de mafieux avait soumis au président Kennedy un projet consistant à lancer à travers les Etats-Unis une opération terroriste sous fausse bannière cubaine destinée à ‘justifier’ l’invasion de Cuba. Ce fut l’opération Northwoods. Kennedy s’y opposa vigoureusement et fut assassiné l’année suivante. Un Bush, un Trump, un Reagan eussent-ils réagi de même ? Nul ne peut en préjuger mais il est certain que ce type d’opération, illustré le 11 septembre 2001, appartient au mode opératoire spécifique de certains lobbies et services secrets étatsuniens. La fin de la crise des missiles marque toutefois le début de la dite ‘détente’ entre l’est et l’ouest.

Mises à part quelques escarmouches lors des tentatives de franchissement, généralement d’est en ouest, du Rideau de Fer, aucun affrontement ne se produisit entre troupes de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Pourtant, ces quarante-cinq années furent vraisemblablement les plus riches en conflits de l’histoire de l’humanité. L’Allemagne et le Japon avaient, au cours de la seconde guerre mondiale, semé les germes des luttes anticoloniales et c’est un symbole que le 8 mai 1945 fût, à Sétif, le coup d’envoi de la guerre de libération nationale algérienne. Au cours des vingt années qui suivirent, toute l’Afrique, le Proche-Orient, l’Asie furent les théâtres de guerres de libération en vue de chasser les pays d’Europe de leurs possessions coloniales. Il est ici à noter que ces pays, étant membres de l’OTAN, auraient du bénéficier là de la solidarité atlantique. C’est notamment sur elle que comptaient les officiers français lors du putsch de 1961. D’autant plus astucieux que mystérieux, des agents de la CIA les avaient incités à compter sur l’appui de l’Occident afin que jamais la flotte soviétique n’encrât à Mers-el-Kébir. Au moment critique, ce ‘quarteron de généraux’ fut lâché par ceux qui lui avaient promis leur appui. C’est que la politique étatsunienne visait à partout évincer de leurs colonies les puissances européennes, à commencer bien sûr par l’Espagne en 1898 ; non point certes par grandeur d’âme et amour de la liberté mais pour prendre leur place, sans tambours ni trompettes, selon la nature-même du néocolonialisme, ainsi qu’on le vit à Cuba où le départ des Espagnols fut suivi par l’instauration d’une dictature vassale de Washington. Ainsi la période de décolonisation qui dura jusqu’au début des années 70 fut-elle suivie par le neocolonialisme étatsunien qui engendra les conflits qui perdurent aujourd’hui. 

La fin des années 70 fut marquée par le réveil politique de l’Islam en deux phénomènes pratiquement simultanés : la Révolution Islamique d’Iran, le Jihad afghan contre l’envahisseur soviétique. Le premier prit d’emblée le caractère hostile vis-à-vis des Etats-Unis, le second vis-à-vis de l’URSS, si bien que, pris dans son ensemble, le mouvement islamique s’identifiait à une troisième voie, rejetant à la fois le capitalisme et le marxisme, la suprématie tant de Moscou que de Washington. Dans les faits toutefois, les services secrets occidentaux prirent en main, à travers le Pakistan géographiquement et l’Arabie Séoudite économiquement la logistique des Moujahidine afghans, bien qu’ils fussent majoritairement armés par la Chine. Cette prise en main permit aux Etats-Unis, dix ans plus tard, de déstabiliser à la fois l’Afghanistan et le Pakistan, assassinant le général Zia-ul-Haq en août 1988, créant les Talibans l’année suivante et plongeant le pays récemment évacué par l’Armée Rouge dans une guerre civile qui dure aujourd’hui encore, quarante ans après l'invasion de 1979. 

La défaite soviétique en Afghanistan fut le prélude de l’effondrement du bloc soviétique et du Pacte de Varsovie. De ce fait, l’OTAN se retrouvait sans justification, sans menace contre laquelle prétendre protéger ses vassaux. Les stratèges étatsuniens avaient cependant prévu, sinon engendré la situation. La Révolution Islamique d’Iran, la prise en otages de l’ambassade US à Téhéran avaient déjà désigné l’idéologie du nouvel Evil empire : l’Islam. A l’été 1988, alors que les Soviétiques tiraient les leçons de leur fiasco afghan, éclatait en Angleterre l’affaire Rushdie. Les violences, purement verbales il est vrai, dirigées contre l’infortuné écrivain par des millions de manifestants musulmans attestèrent d’une nouvelle menace de l’Occident ‘civilisé’ par l’Orient ‘barbare’. Le décor se trouvait posé, l’Islam ‘au couteau entre les dents’ présentait une menace bien plus inquiétante que la précédente : il ne s’agissait plus d’une armée conventionnelle, fût-elle à potentialité nucléaire, massée en Europe centrale, mais bien d’un ennemi diffus, de son propre voisin portant barbe ou hijab, que l’on n’avait jamais jusqu’ici soupçonné de présenter un danger et qui, soudain, se révélait l’adepte d’une croyance fanatique et sanguinaire. A peine consommé l’effondrement du bloc soviétique et avec lui né l’espoir d’un monde pacifié parce qu’unipolaire, éclatait la Guerre du Golfe. Pendant huit ans l’Irak avait servi les intérêts occidentaux en agressant l’Iran à peine sorti de son changement de régime, subi des pertes effroyables. Il demandait aujourd’hui compensation en s’emparant du Koweit. La diplomate April C. Glaspie laissa entendre à Saddam Hussein que les Etats-Unis fermeraient les yeux sur son invasion du Koweit et le dictateur irakien agit en conséquence, déclenchant la guerre du Golfe. Une guerre dont nous tâcherons ici de retenir l’essentiel. Ce fut tout d’abord une vaste opération médiatique, le Gulf Show – ainsi l’appelions-nous à l’époque. Pour la première fois fut largement diffusé le concept de ‘communauté internationale’, supposé désigner toute l’humanité, sauf l’Irak évidemment, regroupée derrière les Etats-Unis dans leur lutte contre la dictature baathiste. On vit même une unité de ‘moujahidine’ afghans venus combattre Saddam Hussein because he is a dictator. Leçon bien apprise ! Le général Norman Schwarzkopf se pavana de conférence de presse en conférence de presse, annonçant qu’une fois Bagdad tombé le dictateur serait l’objet d’un procès 'à la Nuremberg'. Bagdad ne tomba point cependant car pour une raison que la raison ignore, les armées coalisées contournèrent la capitale, laissant pour douze ans en place le régime baathiste ; en un mouvement stratégique qui rappela beaucoup plus le Plan Schlieffen que la bataille de Cannes que le général US définit comme son modèle en la matière.  A l’issue du Gulf Show, le Mossad et la CIA réussirent à convaincre les Kurdes d’Irak, notamment grâce à la tribu judéo-kurde Barzani, que le moment était venu pour eux de se soulever contre Bagdad. Ignorants du sort des Polonais en 1939, des Français et Anglais dans les mois qui suivirent, des maquisards espagnols et des conspirateurs antinazis de 1944... ils agirent en conséquence, tombèrent sous la répression de Bagdad. Leur soulèvement entraîna toutefois celui des Kurdes de Turquie. Au cours de ces mois de guerre au service exclusif de la stratégie étatsunienne, les armées vassales européennes firent la démonstration de leur totale dépendance de celle-ci, notamment en matière de logistique. Mieux, l’armée britannique fut, dès son retour au pays, victime d’énormes coupes dans ses effectifs. Ainsi apparut de nouveau vérifiée la définition clausewitzienne de l’ennemi : celui qui veut vous imposer sa volonté, avec pour corollaire la distinction entre ‘ennemi réel’ et ‘ennemi déclaré’. Ici, l’ennemi déclaré avait bel et bien été l’Irak baathiste. Certes il ressortait amoindri du conflit, ni plus ni moins toutefois que les pays européens de l’OTAN. L’armée britannique, notamment, dont plusieurs soldats furent tués par friendly fire américain, fut récompensée de ses loyaux services par des coupes sévères de ses effectifs, la disparition par amalgame ou par radiation pure et simple de plusieurs de ses régiments parmi les plus prestigieux. En France, cinq ans après le Gulf Show, le gouvernement Chirac, trahissant une des institutions républicaines fondamentales, abolissait la conscription. Quant à ce pilier essentiel de l’OTAN, la Turquie, il se trouvait désormais, par l'insurrection kurde, dans un état de guerre civile ouverte avec la nécessité, pour le gouvernement de Tansu Ciller, d’acquérir d’urgence le matériel militaire adéquat, non point auprès des Etats-Unis mais de l’Allemagne réunifiée et héritière du matériel de la RDA incompatible avec celui de la Bundeswehr. Ainsi donc, un pays ‘pilier’ de l’OTAN délibérément déstabilisé par la politique étatsunienne. Au terrorisme et séparatisme kurde allait bientôt s’ajouter la déstabilisation par l’organisation Gülen, agissant depuis la Pensylvannie, Ankara étant désormais victime d’un double chantage, l’un venant de l’est kurde, l’autre directement des Etats-Unis. L’autre ‘pilier’ de l’OTAN, le Royaume-Uni, bien que le premier à déployer ses troupes là où l’exige Washington, fut et demeure la cible du terrorisme de l’IRA dont l’intégration dans la stratégie étatsunienne est de notoriété publique.

Ainsi donc, l’OTAN apparait non point comme l’alliance librement consentie de pays souverains face à la menace d’un ‘empire du mal’ mais bien comme une organisation mafieuse fonctionnant par le chantage à la déstabilisation opérée par la superpuissance qui la domine, prétextant un péril qu’elle a elle-même créé et sauvé in extremis. Ici s’impose la distinction entre ennemi déclaré et ennemi réel, le 'réel' étant celui qui sort de la crise effectivement affaibli et plus dépendant qu’il ne l’était avant d’être entraîné dans celle-ci, même si généralement l’ennemi 'déclaré' devient à son tour 'réel' une fois son rôle intégralement joué, devenu inutile et de ce fait voué à disparaître. Il sortirait de notre présent sujet d’analyser les raisons de la survie de douze ans accordée à Saddam Hussein par les stratèges étatsuniens. En 2003, sous prétexte de possession par le gouvernement irakien d’armements de ‘destruction massive’ qui n’ont jamais existé, Washington forma une nouvelle coalition qui, cette fois, pénétra dans Bagdad et mena Saddam Hussein à la potence. Le gouvernement français de l’époque rendit à son peuple une partie de son honneur perdu en refusant d’envoyer ses armées participer à cette farce sinistre. Nicolas Sarkozy qui lui succéda à l’Elysée n’eut pas les mêmes scrupules et la France réintégra pleinement l’OTAN.

Entre-temps, deux événements majeurs s’étaient produits. D’une part, grâce aux attentats de Manhattan, Washington avait été confirmé dans son rôle de gendarme mondial dans la lutte antiterroriste, l’OTAN dans celui de protecteur du monde civilisé contre le nouvel Evil empire portant barbe et turban. D’autre part, bien indépendemment de la volonté de la Maison Blanche, Vladimir Poutine, comme Mustafa Kemal Atatürk avait extrait la Turquie des décombres de l’empire ottoman, réussit à extraire la Russie de celles de l’URSS et, en quelques années, à la doter d’une puissance militaire de premier ordre. Mieux, il conclut une alliance militaire avec cette autre colosse, la Chine, et avec l’Iran. Les Etats-Unis et leurs vassaux ne purent, en 2017, se permettre en Syrie une répétition de l’affaire libyenne, devant deux ans plus tard retirer leurs troupes de ce pays face à la technologie militaire russe et iranienne. La défaite étatsunienne de Syrie, pour être moins spectaculaire que celle du Vietnam, est cependant plus significative car elle signale la chute définitive de son statut de la première puissance militaire mondiale. L’affaire syrienne a de plus rapproché la Turquie de la Russie et donc de ses alliés Chine et Iran, si bien que l’on peut s’attendre à ce que le drapeau de l’OTAN soit prochainement baissé à Ankara.

Quel est donc aujourd’hui l’état du septuagénaire ? L’effondrement du bloc soviétique a livré à la convoitise occidentale les pays ex-membres du Pacte de Varsovie, qu’ils fussent satellites de l’URSS ou républiques soviétiques. De 10 états membres en 1949, l’OTAN est passé à 29 aujourd’hui, incluant des pays tels la Hongrie, la Bulgarie, la Pologne, les pays baltes, l’Albanie, la Roumanie... Ainsi, l’alliance stratégique qui, en 1990, se trouvait sans justification, déploit-elle aujourd’hui ses troupes jusqu’à la frontière russe, ayant englobé toute l’Europe centrale, généreusement octroyée à Staline en 1945 ; ceci tout en gardant en mémoire que les Etats-Unis sont à la tête d’autres systèmes d’alliance, ou plutôt de vassalité, de par le monde. La carte du déploiement de l’OTAN accuse de larges différences d’avec celle de ses pays membres. C’est que l’OTAN, en dépit de son caractère prétendument défensif, est une organisation offensive ou même délibérément agressive. Ses bases encerclent la Russie tout en constituant un système d’occupation de tout le reste de l’Europe. Le prétexte de la lutte contre l’Islamisme a justifié l’implantation de bases de l’OTAN dans tout le Proche-Orient et en Asie centrale. L’axe de stratégie indirecte est-ouest créé en 1917 partait de Moscou pour aboutir quelque part entre Bayonne et Brest ; celui engendré par l’implantation de l’OTAN en Afghanistan prend donc ce pays comme point d’initiation du processus qui se déroule à travers tout le Proche-Orient, la région saharienne pour aboutir au Sahara occidental, sa prolongation transatlantique à Caracas. L’Afghanistan et le Sahara constituent deux plaques tournantes du processus de déstabilisation, rayonnant à partir du premier sur toute l’Asie centrale de la Chine à l’Iran, du second sur tout l’espace eurafricain. Dans le cas d’un Blitzkrieg, l’attaquant jouit généralement d’un succès initial dû à l’effet de surprise. Cette stratégie étatsunienne, mûrement réfléchie et élaborée, a bénéficié de l’impréparation et de l’immaturité de certains, de la complicité tacite d’autres parmi ses victimes. Les peuples se sont repris. Des hommes nouveaux ont surgi, tel Vladimir Poutine, servi dans sa vision politique par une puissance gigantesque. Le filet des bases de l’OTAN enveloppant la Russie est un filet troué, ainsi que l’a démontré la stratégie de Moscou en Syrie et tout récemment dans les Caraïbes, interdisant toute ingérence yankee au Venezuela.

Le septuagénaire est aujourd’hui sénile. Sa naissance et sa croissance ont bénéficié des deux grandes tragédies mondiales, essentiellement européenne pour ce qui fut de la première, de la complicité des régimes vassaux mis en place en 1945 des deux côtés du Rideau de Fer. Système édifié par et pour les Etats-Unis, la santé de ceux-ci conditionne la vigueur de l’ensemble. Or, depuis une dizaine d’années, les Etats-Unis sont frappés par une crise économique et sociale ayant ses répercussions sur leur politique de Défense, sur les budgets accordés au renouvellement des matériels, au maintien et à la formation des effectifs. Seuls 70% des unités de surface de la US Navy sont en mesure de prendre la mer. Les restrictions budgétaires ont considérablement ralenti la production du F35, si bien que cet avion furtif de dernière génération se trouve déjà déclassé face à ses homologues russes, iraniens, chinois. Qu’on se souvienne de l’avertissement du général Dempsey au président Obama : nous n’attaquerons pas la Syrie parce que nous n’en avons ni l’envie ni les moyens !  En dépit des vociférations de l’AIPAC, des jérémiades d’Israël et des menaces séoudiennes de ne plus lui livrer de pétrole, Obama dut s’incliner. Depuis lors, la situation des Etats-Unis n’a fait que se détériorer. Les stratèges de Washington et de Langley sont bien conscients que ce déclin s’accompagne de la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de l’Iran ; que le temps travaille en faveur de ces derniers et que chaque jour qui passe amoindrit les chances que les Etats-Unis sortent vainqueur d’un éventuel conflit. Les Etats-Unis se retrouvent aujourd’hui dans la situation qu’ils avaient imposée au Japon à la veille de Pearl-Harbor : attaquer aujourd’hui ou jamais. Or, nés et grandis grâce à la guerre, notamment à celle provoquée et entretenue entre les autres, les Etats-Unis ne peuvent vivre sans elle. C’est là une situation explosive pour l’ensemble de l’humanité. De l’avenir des Etats-Unis dépend celui de ces alliés hors OTAN : Israël, l’Arabie Séoudite, Taïwan, le Japon, la Corée du sud...  Ces trois derniers savent ne plus pouvoir compter sur le bouclier américain et tentent, timidement certes, de se rapprocher de la Chine. Israël et l’Arabie Séoudite n’ont cessé de se rapprocher au cours des dernières années, le royaume wahabite se discréditant ainsi dans le monde musulman. L’affaire syrienne a marqué leur défaite et la montée en puissance de l’Iran, flambeau d’un monde musulman qui, à l’exemple de l’Algérie, s’extrait de sa torpeur. Les dirigeants israéliens s’intéressent actuellement à la Patagonie comme solution de rechange à l’inviabilité de l’actuel état sioniste.   

Ainsi donc, en son 70ème anniversaire, l’OTAN offre-t-il l’image d’un vieillard débile, près de l’effondrement, menacé par des forces nouvelles et juvéniles alors qu'il n’obtient ni respect ni obéissance de ceux qui, de moins en moins, se reconnaissent comme siens.   

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